Sous le vent
Écrit par Plume Légère   
Mardi, 10 Août 2010 12:01

S'enfuir !
Un couple d'heures, ou peut-être un peu plus.
Pour trouver le prochain souffle.

Pas n'importe où.
Là-bas.
Ne lui demandez pas pourquoi. Elle entretient avec ces ruines, depuis toute petite, une relation particulière, mêlée d'amour et de triste mélancolie.

Pas non plus n'importe quand.
Un après-midi venteux et pluvieux. Très. Tempétueux.
Très vite.
Cette semaine ? La prochaine ? Vite, heures, écoulez-vous !

Elle ira seule. Pour une fois.

Avant, bien installer tout son petit monde à l'abri, avec chocolat chaud et bon gâteau, que nul ne manque de rien en son absence.
S'assurer de la quantité de provisions stockées, au cas où. Si elle se foulait une cheville ou... Un accident est parfois si vite arrivé.

Embrasser, et puis partir.

Pour tourner le dos aux inquiétudes,
Pour oublier la sempiternelle danse des jours, qui en ce moment trop se ressemblent, sans note épicée si l'on excepte celle de l'énervement.
Pour avoir un instant l'impression de faire une pause avant que ne la rattrape le tourbillon de l'année.
Pour espérer.
Pour ne pas se perdre, pas maintenant. Retrouver en elle, face aux éléments déchaînés, la femme : la saisir à bras-le-corps, l'aérer au vent méchant et la presser contre soi, la fondre en soi.

Alors oui, partir.

De l'incertitude soudain, en se retournant pour l'au revoir : les emmener aussi ?
Non !
Un besoin. Pour une fois... Essayez de comprendre...

Rouler sans focaliser ses pensées.
Écouter peut-être un peu de musique.
Des chansons... oui, tristes. Enfin, douces.
Des chansons qui l'amollissent, qui l'adoucissent.
Non, non, pas mièvres. Juste belles. De celles où elle ne résisterait pas à se lover dans des bras.

Stopper la voiture face aux menhirs, enfiler un gros manteau et sous les gouttes s'élancer.

Lutter contre les bourrasques, décidée, les yeux plissés.
Et, face à lui, s'arrêter.
Le manoir.
Laisser, comme à chaque fois, le charme agir, tant sur les yeux que sur l'esprit.
Contempler les tourelles qui obstinément bravent le temps, découpées sur le ciel tourmenté.

Errer dans les ruines silencieuses, abandonnées par les touristes frileux.
Le journal a fait mention de ce lieu il y a peu, sans doute les visiteurs sont-ils plus présents ces jours-ci. Mais pas sous la pluie : un touriste, ça craint la pluie. Pas elle.

Contourner pour commencer le bâtiment. Ses yeux en imprégner.
Elle le reconnaît volontiers, le mélange des genres architecturaux la laisse perplexe... Mais qu'importe.
Revenir alors face à l'entrée, et passer le perron. Respectueusement, comme si elle y avait été invitée.

Déambuler, sans bien savoir quelle pièce était celle où elle met les pieds.
Prendre son temps.

Pour la première fois alors, devant la grande baie s'asseoir, et contempler.
Elle n'a jamais osé le faire jusqu'à présent : toucher ces pierres qui ont tant à raconter lui semblait peut-être trop indécent.
Mais là, elle le veut faire. S'asseoir à même le sol, et se laisser porter.
Entendre dans ses oreilles le mugissement de l'air et celui des flots, en contrebas.
Écouter le cri des pierres, sans trembler.
Leur douleur fera sans doute écho à la sienne, mais si les larmes viennent à couler, elle sait qu'elle se relèvera apaisée.

Car alors elle aura peut-être appréhendé le pourquoi de son attachement à cet endroit... Ces ruines sont les vestiges encore debout d'une demeure qui a tout connu de l'amour, tout de l'horreur aussi. Elle et ce manoir sont si semblables, que ne l'avait-elle compris avant ?

Lorsqu'elle aura accepté cette idée, elle se campera sur ses deux pieds. Comme les tours, elle lèvera crânement la tête vers les cieux, avec au cœur cette idée que quelques rencontres lui ont insufflée : elle est encore vivante !

Alors seulement elle courra vers la mer, s'enivrant de la caresse cinglante du vent et des baisers mordants de la pluie... Elle dévalera la pente herbue, recouverte de bruyères et d'ajoncs, les regards fixés sur les falaises déchiquetées à ses pieds.
Et puis, elle s'assiéra, fermera les yeux un moment. Un très long moment.

Avant de rentrer au nid, apaisée.

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