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Depuis quelques temps déjà, elle ne parvenait plus à écrire : plus de goût, plus d'envie.
Les mots avaient perdu leur saveur, quelle que soit la façon dont elle les arrangeât : il manquait toujours une pointe de frisson, une accélération du pouls, ce petit "truc" qui fait qu'un texte donne envie d'être lu de bout en bout pour rassasier les pulsions qu'il pourrait provoquer.
Les idées qui lui venaient en tête étaient de plus des histoires qu'elle avait déjà contées, sans aucune originalité. Son but n'était pas de se plagier !
Il lui restait dans son panier à broderies non achevées deux textes. L'un, dont le scénario continuait de germer dans sa tête et qu'elle espérait vraiment mettre au monde un jour. L'histoire d'une femme sur une île. Amoureuse, désespérément, et qui finirait par... Chut, ne pas déjà vous raconter la fin !
Le second texte, elle ne parviendrait probablement pas à le récupérer : elle l'avait fait pour certains poèmes, commencés pour un autre homme et dont elle avait remplacé des mots, déplacé des passages, supprimé, pour en faire un nouvel ouvrage, plus anonyme. Mais de celui-ci, même en le triturant dans tous les sens, même sans doute en en gommant tous les mots, elle ne ferait rien.
Elle, elle voulait se renouveler, surprendre, chatouiller. Encore.
Elle avait besoin de se prouver que Plume existait encore, avait sa vie propre et ne dépendait pas du regard d'un homme.
Elle voulait ressentir l'air dans ses barbules, tester leur prise au vent, leur résistance et s'envoler. Loin, haut. Sans avoir peur. Peut-être se poser un instant sur une main qui se serait ouverte pour la recueillir, le temps d'un sourire, et puis poursuivre son chemin. Elle n'aurait pas besoin de plus : pour autant qu'une plume puisse avoir un cœur, le sien était empli au maximum, abritait même une fleur et elle n'aurait pu, ni voulu !, y laisser pénétrer aucun autre séducteur !
Mais voilà.
Elle avait peur.
Peur !
Une froussarde qui, sur le fil, n'osait même pas avancer un pied devant l'autre. Elle restait là, les jambes flageolantes, peu à peu tétanisées.
Ce n'était pas un parcours d'acrobranches : le gentil monsieur de l'accueil n'allait pas arriver, tel Tarzan, pour la prendre dans ses bras, sauter de corde en corde et la déposer au sol, sur ses pieds, après avoir déposé sur son front un baiser.
Non. Rien de tout cela ne pouvait advenir.
Elle était seule, finalement. C'était sa vie, elle devait franchir seule le pas. Combien de mètres ? Sept à vue d'œil ? En prenant de l'élan, était-il possible...
Peur, oui.
D'oser encore croire en la vie, en l'amour.
Peur plutôt de ne plus y croire, de tout voir en noir.
Et l'image était parfaite, sans qu'elle l'ait fait exprès ! Ses yeux, malades désormais.
Et puis, ses oreilles.
Et puis, tout le reste.
Que lui arrivait-il ? Elle ne le savait pas. Après avoir surmonté tant d'obstacles dans sa vie, voilà qu'elle parvenait sur un chemin large, tapissé de sable fin, bordé de brassées de fleurs... et qu'elle ne voyait elle que ce grand trou béant.
Oh, elle savait relativiser, se dire que le cap elle allait retrouver, qu'elle reprendrait peu à peu confiance, avec de l'aide...
Elle avait essayé.
Le docteur.
Parler un peu d'elle, de la panique qui lui coupait les ailes, sans raison.
Du pied qui n'arrivait pas à se lever et à dépasser l'autre.
Un traitement pour dormir enfin et lui redonner le goût de la vie.
Résultat plutôt calamiteux : fatigue, tremblements... Même pas une amélioration des migraines quotidiennes.
Et puis des aménagements, aussi inutiles.
La lettre au confrère l'avait minée. Car, bien sûr, elle avait ouvert l'enveloppe. C'était sa vie.
À ne pas faire, évidemment...
Et alors elle avait commis L'erreur. Celle qu'il ne faut jamais faire.
Regarder en bas.
Se pencher légèrement au-dessus du vide.
Mais suffisamment pour voir que le fond... est si loin.
Une mauvaise évaluation des longueurs, un élan trop court, et ce serait la chute finale.
Elle entendait en contrebas tous ses démons. Elle pensait leur avoir échappé, avoir été la plus forte ? Quelle sottise ! Ils l'avaient bien eue, et ils l'attendaient, là, les bras ouverts ! Un faux-pas et elle qui parlait tant d'amour deviendrait leur amante éternelle.
Heureusement, elle se savait encore des jokers.
Les siens, pour commencer.
Et puis sa plume.
Et puis, d'autres plumes, des sourires, des cieux bleus qui ne savaient sans doute pas combien les voir lumineux lui faisait du bien, à elle aussi.
Il resterait même le mensonge.
Jamais pratiqué, le saurait-elle ?
Oui, il semblait y avoir un gène dans la famille, il suffirait peut-être de le chatouiller un peu.
Mentir, si elle se sentait devenir différente.
Oui, mentir.
Dire que tout va tellement mieux, qu'elle revit, enfin.
Mentir !
Mais juste pour cette situation-là, promis.
Et tenter avant tout, coûte que coûte, de franchir le trou. Peut-être n'y avait-il pas sept mètres d'un bord à l'autre, après tout.
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Sais-tu garder un secret ?
Contre tes peurs
Contre tes craintes
Contre tes angoisses
Contre tes maux
Mais aussi
Pour tes sourires
Pour tes rêves
Pour ta plume
Pour tes mots
Je dépose un baiser chaud à la naissance de ton cou...