Jamais seule !
Écrit par Plume Légère   
Dimanche, 22 Août 2010 01:10

Elle ne l'avait jamais fait, se promener seule sur une plage, pieds nus dans le sable, puis dans les vaguelettes qui lèchent les doigts en déferlant.
Non, jamais.
C'est tout de même assez étrange pour elle de le reconnaître...
En fait, elle ne s'en aperçoit qu'à présent : jamais elle n'a pris un temps pour elle hors de sa maison. Ni sur une plage donc, ni en forêt, ni... Elle n'a jamais visité seule les lieux qui la touchent.
Toujours accompagnée. Toujours entourée de rires, de discussions, mais aussi de disputes, parfois, voire de pleurs.
Jamais de ce silence.
D'ailleurs, ce n'était pas un silence aujourd'hui. Elle entendait. Le reste. Le vent par exemple. Et puis la mer aussi.
Oh, bien sûr, elle avait déjà écouté la mer.
Écouté ? Non, entendu. Deux vagues, peut-être trois d'affilée.
Et puis toujours un mot, un toussotement et... envolée la magie !

Aujourd'hui, elle est venue ici, seule.

Seule ? Elle le croyait !
Elle pensait rencontrer peu de monde, vu le temps. Du vent, un léger crachin. Il semble que même les touristes l'apprécient désormais. Dommage.

Du monde donc, il y en avait. De tout style.
Des couples amoureux et silencieux, les yeux rivés sur l'horizon, faisant peut-être des projets d'avenir, à deux, ou plus.
Des casse-cous, qui escaladaient les ruines déjà fragilisées. Elle s'était surprise à imaginer, l'espace d'un instant, que ses petits-enfants ne verraient peut-être jamais une seule de ces tourelles debout... S'ils découvraient un jour ses poèmes, ils penseraient sans doute qu'elle était folle, la mamie, dans son "jeune" temps, à aimer ce petit tas de cailloux... En restera-t-il même une pierre, de ce manoir ? Certains en ramènent à la maison, en souvenir ! Elle avait pris des photos : elle laisserait des preuves à sa descendance !
Il y avait aussi, parmi les visiteurs, ceux qui estimaient qu'il serait bon de "bétonner tout ça", ceux qui affirmaient qu'"il fallait être mégalo pour faire construire une maison comme ça", ceux qui donnaient le biberon au bébé sur les marches du perron, ceux qui prenaient des photos, tous la même, prise du même endroit, avec le même appareil compact. Il y avait ceux qui déboulaient en V.T.T., ceux qui ne jetaient pas un regard aux ruines et descendaient tout de suite vers la plage. Ceux qui promenaient leur chien. Ceux qui promenaient leur femme.

Il y avait elle. Venue prendre l'air. Seule ?

Non ! Il y avait aussi une foule d'autres personnes, visibles d'elle seule, celles-là.
Ses parents, puisqu'elle avait songé à sa toute première rencontre avec ce lieu.
Ses frères aussi, forcément.
Et puis, son petit monde à elle. Ses amours. Sa vie. Elle les voyait caracoler parmi les terriers de lapins, elle leur donnait même la main, tous les six alignés, les pieds de la fillette pédalant dans le vide, les ailes de l'ange bruissant près des oreilles. Et les rires, et les joues rougies par le vent, et les étincelles dans les yeux, et les baisers, et les gazouillis, et le sable dans les chaussures, et l'amour...
Une poignée d'amis aussi.
Dont elle. Maman perdue. Avec elle, elle est restée près du manoir, où le sol est plat. Elle s'est gardée de lui en conter l'histoire, la promenant juste de fleur en fleur. Elle l'encourageait à mettre seule un pied devant l'autre, l'assurant qu'elle ne pouvait pas tomber. Elle lui promettait que ce n'était pas un simple fil qui se tendait devant elle, qu'il y avait de la place pour bien poser ses deux pieds au sol, et puis qu'elle était là, marchait en éclaireur pour lui signaler les accidents du terrain.
Dont lui aussi. Elle l'a emmené au vent, pour chasser les soucis de son esprit, lui aérer les poumons aussi. Avec lui, elle a marché, main dans la main, silencieux, le long de la falaise. Quelques gouttes ont commencé à tomber, mais ils ont continué. Elle avait un peu froid, mais qu'importe. Elle était bien. Elle n'a juste osé se tourner vers lui pour voir s'il souriait...

Un long moment, elle n'a plus pensé à rien. Elle s'est alors assise face à la mer et a sorti un calepin, pensant pouvoir écrire.
Elle l'a ouvert et a souri : "Bonjour ma maman adorée que j'aime pour l'infini de jours." La main de son cadet. Quand et pourquoi avait-il écrit cela ? Une bouffée d'amour dans son cœur.
Non, décidément, elle n'était pas seule !

Elle a attrapé un crayon et a cherché ses mots.
Ils n'étaient pas dans son sac à dos : celui-ci ne contenait qu'un second objectif pour son appareil photo.
Elle ne les a pas trouvés non plus dans son sac à main. Et ne soyez pas mauvaise langue en prétendant cela normal puisqu'il est toujours impossible de trouver quelque chose dans le sac d'une femme : elle, elle n'est pas une femme comme les autres ! D'aucuns le lui ont dit : elle est unique ! Alors, si mots il y avait eus dans son sac, elle eut mis la main dessus.
Elle n'avait pas de poche et n'eut donc pas à les retourner.
Rien.
Pas un nom, un verbe, pas même un déterminant ou une préposition.
Rien.

Elle espérait pouvoir coucher son rêve de devenir une vraie femme, vivante, désirable et désirée.
Elle espérait confier au vent ses peurs. Sa peur de vieillir, de ne plus pouvoir plaire, d'être même ridicule à commencer maintenant à vivre alors qu'il est trop tard peut-être, sa peur de mourir. Et puis, la toute dernière de ses craintes, celle qui la visite chaque jour maintenant, sans prévenir, mais qu'elle muselait au mieux pour la jeter ici : la-peur-de-la-tumeur-de-la-souffrance-d'une-opération-d'un-échec-de-la-paralysie-de-perdre-l'ouïe-et-même-la-vue-de-ne-plus-entendre-voir-ses-enfants...

Rien. Pas un mot.

Elle s'est aperçu soudain qu'elle n'avait plus peur. Elle tenait sa main fermée sur une autre, parfaitement invisible mais si chaude... Elle la serra très fort, un sourire éperdu sur les lèvres et, lorsqu'elle se releva, elle en sentit les doigts lui caresser les cheveux, comme pour lui dire : "Va, vis et deviens..."

Commentaires (2)
  • Wanbdi

    Non jamais seul(e) sur la plage, pensez
    Au vol d'oiseau

  • Plume Légère

    Savez-vous que je les guette toujours,
    Les oiseaux ?
    Particulièrement lorsque se couche le jour.
    Ils me chantonnent souvent à l'oreille de si jolis mots...
    J'en ravaude, des barbes échevelées de ma plume, les ajours...

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