Doue da bardono d'an anaon
Écrit par Plume Légère   
Samedi, 22 Août 2009 12:08

Enfiler de vieux vêtements,
Ceux qu'il ne porte que pour travailler.
Chausser des bottes, jusqu'aux cuisses montant,
Pour ne point se mouiller les pieds.

Se saisir de la griffe et du panier d'osier,
Vers la mer marcher,
Sur les algues glisser,
Entre les rochers un chemin se frayer.

Choisir le bon emplacement,
S'assurer que l'on a le temps
Avant les courants remontants
Et fouiller le sol, méticuleusement.

Les coquillages ramasser.
Les mesurer consciencieusement
Pour les plus petits relâcher.
Il fait tout cela depuis si longtemps...

Il n'était encore qu'un enfant...

Ils étaient deux, naguère,
A se préparer ainsi lorsque la mer reculait.
Le second était son ami, son frère,
Bon sang !, ce qu'il lui manquait !

Ce jour-là, un samedi il s'en souvenait,
Plus loin que de coutume du rivage ils s'aventuraient.
La marée si basse était !
Ils ne se méfiaient, pensant au festin qui, le soir, les régalerait.

Mais meurtrière aime à être la mer.
Tandis qu'ils avaient le cul en l'air,
Amassant palourdes, pétoncles et autres praires,
Elle faisait, sans crier gare, marche arrière.

Onze et quatorze ans ils avaient.
Il était l'aîné, comme l'avaient rappelé les deux mères :
A lui les responsabilités incombaient
Et il n'en était pas peu fier !

Que de souvenirs amers...

Les premières vagues les avaient surpris
Mais ils avaient déniché un tel filon
Qu'ils en avaient ri :
Ne pas profiter d'une telle manne eût été trop con !

Ils avaient donc campé sur leurs positions,
L'eau ne baignant que leurs talons.
Il n'était pas besoin de creuser profond,
Dans dix minutes ils reviendraient à la maison.

Grand mal leur en prit.
Bientôt genoux puis cuisses furent ensevelis.
Alors seulement l'aîné réagit,
Intimant au cadet de ranger ses outils.

Il n'y avait pas assez de fond
Pour nager comme ils l'avaient appris ;
Trop pourtant pour que leur pas fût bon
Et les conduise à l'abri.

Une douloureuse entorse se fit soudain le plus petit...

L'on dit par chez eux
Que de la marée il se faut méfier :
Elle surprend les plus aventureux,
Remontant plus vite qu'un cheval en train de galoper.

Le benjamin n'est plus là pour en témoigner,
Puisse-t-il reposer en paix pour l'éternité...
Il a pourtant vaillamment bataillé,
Criant même, espérant qu'on le viendrait sauver.

Trop fatigué pour lutter contre les flots tumultueux,
Il a pleuré, un peu,
S'en est remis à Dieu
Et a fermé les yeux.

L'aîné jusqu'au dernier souffle sa main a serré,
Ne pouvant se résoudre à le laisser sombrer.
Avec lui il eût voulu se noyer
Mais, à cet âge, l'instinct de survie est si exacerbé...

On le retrouva, au soir, sur la plage échoué...



Les commères du village clament à qui veut les écouter,
Que c'est à la suite de cet événement qu'il devint demeuré.
"Doue da bardono d'an anaon" (*), murmurent-elles, non sans se signer.


Ce que je sais, c'est qu'il avait décidé, ce jour,
De le rejoindre pour toujours.

Une ultime pêche à pieds,
Ils avaient tant aimé cette activité.

Et puis les flots,
Au grand galop.

Tendue vers lui,
La main de l'ami
Qui sourit.

Chasser enfin les remords,
Ne plus porter ce corps,
Se laisser submerger, encore et encore...

Etre mort.

 

 

(*) "Dieu pardonne aux défunts" en breton.

Commentaires (0)
Ecrire un commentaire
Vos détails de compte:
Commentaire:
[b] [i] [u] [url] [quote] [code] [img]   
=)=D=(XD:dizzy:T_T:blush:^_^
=_=-_-:pout::angry:=Oo_O:snicker::eyebrow:
:sigh::sick::whisper::whistle::nuu::gah::flame::cool:
:shy::kawaii::notfunny::snooty::uhh:X_XXB:talkbiz:
:grr::onoes::psychotic::scared::evil::nomnom::zombie::want:
:drunk::love::meow::music:
Sécurité
Saisissez le code que vous voyez.
 

Free template 'Colorfall' by [ Anch ] Gorsk.net Studio. Please, don't remove this hidden copyleft!