Ce soir : migraine...
Une inconnue dans le miroir
Écrit par Plume Légère   
Lundi, 12 Juillet 2010 22:05

Elle est là, seule, marchant à la dérive dans le couloir.
Personne devant elle,
Personne derrière.
Elle a appelé tout à l'heure, mais nul ne lui a répondu.
Ils étaient tous là, pépiant, sautillant, et l'instant d'après...
Seule.

Elle a passé l'âge de jouer à cache-cache,
Il faudra le leur dire.
Bien sûr, ce ne sont que des enfants,
Et il fallait bien qu'un adulte se désignât pour les surveiller.
Mais ils ont couru trop vite, elle ne s'est point méfiée !

Alors elle avance, un pas après l'autre, un peu effrayée soudain.
Tout de même, cette galerie est bien longue :
Ne devrait-elle pas avoir abouti à un escalier, un ascenseur ?
Elle longe l'enfilade des portes, sans oser jeter un coup d'œil à ce qu'elles cachent.
Vite, retrouver la sortie, les bambins.

Un chambranle nu.
Une chambre, d'aspect vieillot.
Un lit à baldaquin,
Un miroir sur pied
Et une petite table
Sur laquelle trône fièrement un broc de faïence.

Une odeur de lavande,
Un peu passée.

Elle s'avance sur le parquet.
Un grincement.
Elle s'attend presque à voir se lever une vieille dame du coin, là-bas, mal éclairé.

Mais elle est seule.

Un sentiment étrange, celui d'être déjà venue en cet endroit qu'elle ne connaît pas.
Des réminiscences d'un passé...

La lavande...
Elle en plaçait de petits sachets, autrefois, parmi ses sous-vêtements.
Une idée de sa grand-mère.

Les sous-vêtements...
Le corps d'une jeune femme.
Elle.
Elle avait la peau blanche alors.
Ses seins attiraient les regards masculins qui la dévisageaient avec appétit.
Elle aimait à croiser leurs œillades, à sentir se développer sa féminité.
Sans jamais en abuser.

Son rire, elle s'en souvient, déclenchait irrépressiblement celui des autres,
En cascades joyeuses.

Elle était jeune, avait la vie devant elle, l'envie de la croquer à pleines dents,
De n'en pas perdre une miette.

Elle voulait tout : l'amour, les enfants, une jolie vie.
Elle était juste vivante.

Mais pas tant que ça, en y réfléchissant bien...
Trop sage, trop attentive à ce que l'on pouvait penser d'elle.
Une élève modèle, une enfant modèle.
Rarement une rébellion, rarement de l'audace. Excepté au fond de ses yeux.
Trop peur de décevoir, de ne pas être à la hauteur.
De ne pas plaire.

Un regard retint un jour davantage son attention.
Pourquoi celui-là ? Celui d'un homme qui n'était point vilain garçon. Le seul peut-être qui avait lu la lueur dans ses yeux.
Trop empressé, il n'avait toutefois su la lire.
Étranger, ne parlant pas correctement le français, mais cela n'excuse rien de ce qui s'est passé ensuite.
Quelques sorties, danses et rires, et puis ses envies, à lui.
Négations effrayées en séries, légers coups, cris silencieux, pleurs, non, non, non, non, non.

Morte, l'étincelle dans les yeux.
Mort, le souffle de vie.
Morte, la jeune femme.
Dix-huit ans, c'est tôt, pour mourir.

Une chape de plomb au-dessus de la tête,
Et des ongles, qui grattent, se cassent, à vouloir la soulever.
Trop lourde.
Trop bien posée. L'air qui ne passe plus.
Morte.

Mais de l'amour, toujours, au fond du cœur...
Une morte-vivante qui se relève, enveloppée d'un grisâtre linceul.
Ne rien dire, cacher, à tout prix.
Paraître.
Une "fille" blafarde mais sage, trop attentive à ce que l'on peut penser d'elle.
Une "fille" modèle.
Jamais une rébellion, jamais d'audace. Mort, le fond de ses yeux.
Et toujours la peur de décevoir, de ne pas être à la hauteur.
De ne pas plaire.

Et le mal qui la ronge. Mal parce que chaque matin le miroir lui renvoie de laids reflets : poupée gonflable dont on n'a nul besoin de voir les traits...
La marche, les yeux perdus dans la contemplation du sol, toujours.

Quelques sourires, pour donner le change.
Mais oubliée la technique pour le rire qui résonnait, tonitruant.
Des chuchotis, un teint livide. L'on aurait pu voir à travers sa peau.
Deux grands yeux bleus, qui encore pourtant attirent, lorsqu'ils se relèvent à l'envolée d'un oiseau.

De l'amour, sincère.
Des mois pour y croire, accepter de se laisser aller.

Des paroles enfin. Par flots.
Flots de mots, flots de larmes, flots d'émotions que trop vite à nouveau l'on enterre.
Se croire femme, réussir même à le faire croire.
Être heureuse, même si souvent zombie.
Faire même sortir des enfants par les hanches. Ses merveilles. Ses fiertés.
De l'amour, de l'amour, de l'amour.

Et puis, la bousculade, le cœur qui se disloque, morceau après morceau.
Le frérot.
Le bébé.

Morte la grande sœur.
Orpheline la maman.

Le ventre.
L'Ankou y a pénétré, l'Ankou l'a pénétrée. La Mort a joui en elle, arrachant le bébé chéri et promis. Il avait huit mois.
Le ventre. Celui d'une femme enceinte. Elle prendra un malin plaisir à le maltraiter. Abjecte ordure qui n'a pas su défendre le bébé.

Repli.
Dégringolade.
Dépression ? Elle ne le saura jamais, ne veut pas que l'on s'intéresse à elle.
Demander de l'aide ? Non, non, ne surtout pas déranger, elle embête déjà bien assez comme cela.
Survivre, encore, pour les autres.
Et aménager un petit coin à soi, où l'on se terre pour pleurer, hurler, suffoquer.

Aménager ? Non, même pas...
Un trou noir. De la terre, grasse.
Et des bêtes, laides, pour compagnes. Elle déteste les araignées.

Envie de s'ensevelir, définitivement.

Oh, on la pleurera sans doute. Tout de même.
Elle n'est point méchante, plutôt gentille même. Aimante, à l'écoute. Douce, parfois drôle.
Mais aussi sombre, défaitiste, triste.
Si elle venait à s'envoler, par mégarde, de s'être tailladé les veines, ou empoisonnée, ou... Ne serait-ce pas un soulagement, finalement ?
Enfants et homme pourraient poursuivre ou refaire leur vie, trouver le sourire qu'il manquait dans le visage d'une autre, plus légère.
Oui, décidément, vision plaisante.

Sauf que...
Elle y tient de trop, aux siens.
Les perdre ? Impensable !
Et puis, les offrir à une autre ? Il manque une précision dans tous les dictionnaires, elle ne comprend pas pourquoi mention n'en est jamais faite : le mot "jalousie" fut inventé pour elle...

Alors, elle reste là, regardant le couteau dans sa main, trop branlant pour pouvoir être efficace.
Sa lame tachetée, son manche par les mains usé.
Elle serait capable, maladroite, de se couper !

L'écriture alors, comme un défouloir.
Manuscrite d'abord. Écriture cursive, celle d'une bonne élève. Serrée, du fait de la nervosité, des émotions. Bleu sur blanc, toujours. Le noir lui fait si peur. Noir de l'Amoco Cadiz quand elle était bébé, noir de ses cauchemars, noir... Non, son sexe violeur était basané mais pas noir.
Et puis, écriture tapuscrite. Écrire, effacer, modifier, stocker sans laisser à disposition des petits yeux fureteurs.

Des mots-couteaux, des mots-larmes, des mots-cris.
Des mots qui la laissent anéantie, les yeux rougis, sans force.
Des mots qui ne soignent pas, mais ont le mérite de nommer les démons, de les coller sur le papier, même virtuel. De les mettre à plat, comme l'on ferait d'une verrue de gravats sur un terrain à l'aide d'un rouleau compresseur.
Non, pas réduits en miettes ni écrabouillés, les démons. Mais regardés, les yeux dans les yeux, et chaque jour leur prouver qu'ils n'ont pas gagné, que les poumons sont toujours oxygénés.
Maigre victoire.

Petit à petit aussi, des mots doux.
Pour ne pas sombrer dans la folie.
Parce que tout simplement elle est ainsi.
Des mots-espoirs. Non qu'elle y croie, mais pour réconforter tout son monde. Que chacun pense qu'elle remonte la pente, lentement mais sûrement.
Peu importe que ce ne soit pas toujours le cas.

Trop d'amour.
Une idée avortée alors que presqu'achevée. Adopter. Un bébé sans maman. Non pour remplacer l'ange trop tôt envolé ! Mais pour aimer encore, grâce à lui.

Et puis la noyade.
Bouée d'un ami qui parle de chasser sa femme de son lit pour l'y coucher, elle.
Se débattre, y laisser des plumes.

Toujours sa cachette, là, dans la terre noire.
Dans laquelle elle se voit, si précisément. Juste bonne à baiser. Deux hommes sur les trois qu'elle a connus l'ont montré, leur vision est forcément la vraie.
Quoi, les yeux du troisième ? Oh, il est amoureux, il ne se rend pas compte !

Et puis un jour, d'autres mots. Fripons. Juste un peu.
Pourquoi ? Juste par plaisanterie pour commencer. Par jeu de plumes.
Et puis... Par envie de titiller. Envie de savoir si elle peut, malgré tout, encore charmer, susciter le sourire.

Un rai de lumière alors, terrifiant. Une graine germée.
Inconcevable. Elle va forcément dépérir elle aussi.
La rejeter tout de suite, pour ne pas souffrir lorsque l'inéluctable arrivera ?
La protéger envers et contre tout, et la chérir, ne serait-ce que quelques jours ?
L'annonce de la probable fausse-couche en cours.
La "fausse-couche" qui grandit, devient fœtus.
L'annonce de la fente labio-palatine. Des recherches à faire, pour s'assurer qu'elle n'est pas accompagnée d'autres anomalies.
L'amniocentèse refusée. Les remontrances du médecin.
Non, non, non. Ne pas risquer de perdre ce bébé, fût-il porteur d'un handicap. Non, s'il vous plaît, ne pas laisser encore ce ventre tuer un bébé... Non...
Non, Bébé va bien, grandit, naît à la vie en bonne santé, avec cette fente. Si jolie petite fille...

Quand les choses ont-elles commencé à basculer de nouveau, à l'entraîner vers la vie ? Elle ne le sait.
La nécessité de s'accrocher, parce que la petite fille fait des fausses routes en buvant, comme morte dans les bras de sa maman désespérée, si souvent.
S'accrocher pour accompagner la petite Poupée à l'hôpital. Deux fois déjà.

Les écrits qui poursuivent leur bonhomme de chemin.
De plus en plus de textes osés, érotiques mêmes.
L'amour, encore et toujours.

Et des amis. Oh, virtuels. Mais qu'importe.
Des commentaires, des rires, des clins d'œil, et même, des mots doux, des mots interdits...

Redevenir femme. Non, devenir la femme qu'elle aurait dû être.



Debout devant la psyché, dans cette chambre désuète, elle tremble d'effroi. Si longtemps qu'elle n'a osé se regarder dans les yeux...
À quoi ressemble-t-elle ? Qui est-elle ?
Elle s'attend à voir les rides au coin des yeux, les cheveux ternes, la bouche triste. Le cou doit être caché par les traits fondus du visage. La poitrine tombante, l'éternel ventre de femme enceinte. Les cuisses, trop grosses...

Si peur...

Un pas pourtant, en avant.
Les pupilles qui se dilatent, et juste un "Oh..." qui franchit les lèvres.

Qui est cette inconnue dans ce miroir ? Se peut-il qu'il renvoie le reflet d'une autre femme ?

Des yeux brillants, bleu pailleté, l'observent.
Les cheveux, châtain, donnent du relief au visage, encore jeune.
Le teint est de lait, semé de quelques tâches de rousseur.
Les épaules ne sont pas trop larges et coulent vers une vraie paire de seins, soulignée par un décolleté suffisamment suggestif.
Les hanches et la taille sont celles d'une femme.
Certes, le ventre est encore trop dessiné. Il a été le théâtre de tant de souffrances... Pourtant, en y regardant bien, le pantalon a tendance à vouloir s'échapper !
Les jambes, relativement fines, découvrent des chevilles parées de chaussures ouvertes avec petit talon.
Partout la peau est blanche...

Une femme.

Se peut-il qu'elle ait gagné ?

Dix-huit ans elle avait lorsqu'elle fut laissée pour morte.
Presque dix-huit autres ont passé avant qu'elle n'ose enfin réécouter vraiment de la musique, souligner ses yeux de mascara, porter des décolletés, sourire et rire, d'un rire sonore et franc, redresser la tête pour marcher dans les rues, dire "non" lorsque nécessaire...

 
Radieuse
Écrit par Plume Légère   
Jeudi, 01 Avril 2010 14:18

Elle est là, dans l'eau.
Paisible,
Insubmersible,
Elle se laisse porter par les flots.

D'elle n'émane
Que douceur.
Ces traits diaphanes
Sous la Lune sont lueur.

Sa chevelure défaite
Et dorée se déploie.
Au gré des vaguelettes,
Les longues mèches ondoient.

Elle ne porte pour tout vêtement
Qu'une robe qui adhère à ses courbes.
Son corps est si attirant...
Que fait-il dans cette bourbe ?

En vous approchant plus près de la berge,
Nul doute que vous sursauteriez d'horreur...
Car voyez-vous la belle vierge
Ne nage pas dans le bonheur...

À ses poignets des liens,
Si fortement noués
Qu'ils lui entaillent les mains.
Elle a pourtant résisté...

Un homme était là
Tout à l'heure,
Amical et courtois,
Elle ne s'est pas méfiée sur l'heure.

Il s'est approché près, bien trop près.
Elle aurait dû crier,
Elle ne l'a fait.
Comme sur une proie il s'est jeté.

Elle s'est débattue,
Donnant des coups de genoux,
Mordant à bouche que veux-tu.
Il en a ri en l'attachant, cruel comme un loup.

Il l'a plaquée à terre,
A relevé prestement les pans de sa robe,
A sorti son sexe, dur comme la pierre
Et l'a outragée, sans qu'elle ne se dérobe.

Il eut pu
La laisser ainsi.
Il regarda ses chairs nues
Et de dégoût fut saisi.

Il la porta jusque la rivière,
Lui maintint la tête dans l'eau,
Jusqu'à ce que ne remonte plus à la surface une seule bulle d'air.
Il la poussa alors du pied, après l'avoir retournée sur le dos.

Les silhouettes face à vous sur la rive sont celles de ses parents
Qui viennent de la retrouver, éplorés.
Ils ne savent tout ce que l'on a fait à leur enfant,
Pâle Ophélie noyée...
 

Il rôde alentour,
Son forfait accompli.
Mais il n'a pas détruit en elle l'Amour :
Voyez comme elle resplendit...
 

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inspiré par l'observation de La jeune martyre - Paul Delaroche

 
L'amant de Plume
Écrit par Plume Légère   
Mercredi, 17 Février 2010 00:07

Condamnée à parler d'amour
Sans en connaître la saveur
Car née, elle ne se souvenait ni du jour ni de l'heure,
Dans l'esprit d'un oiseau troubadour.

Elle n'était que chimère
Mais se sentait fréquemment des élans,
Pressentait les doux sentiments
Qui devançaient les ébats des chairs.

Alors elle se rêvait, timidement, parfois,
Un amant de plume.
Un peu comme un inconnu, un homme dont elle n'aurait pas coutume,
Mais dont au fond elle connaîtrait le véritable Moi...

Un étranger, oui,
Mais qui n'en serait pas vraiment un.
Ils prendraient un plaisir malin
A se raconter, en les mêlant, leurs vies, leurs envies.

Sans doute s'inventerait-il une double identité
Et la laisserait-il quelques temps
S'interroger, la taquinant,
Jouant avec les mots à s'en délecter.

Il la chatouillerait,
La chahuterait,
La choierait,
L'aimerait simplement pour ce qu'elle est.

Il ne craindrait pas
De se blottir tout contre elle,
De l'abriter sous son aile
Pour la préserver de ses peurs et du froid...

 
Celle qui n'existe pas
Écrit par Plume Légère   
Mercredi, 20 Janvier 2010 01:00

Elle n'existait pas.
Aucun registre d'état civil ne portait mention de son nom.

Elle était née, elle ne savait vraiment quand,
Dans l'esprit d'un oiseau
Qui tendrement l'avait couvée
Avant que de l'aider à briser sa coquille.

Lorsqu'elle avait éclos,
Ses regards plongèrent dans celui de sa génitrice,
Fouillant jusqu'au tréfonds de son âme,
Découvrant ses espérances
Mais aussi, candidement, toutes ses blessures.
Elle aurait alors voulu que par ses yeux d'enfant
Sa mère se vît :
Son visage n'était point si laid,
Et son corps pouvait susciter le désir,
Sans perversité...

Elle avait éperdument aspiré les larmes qu'elle voyait perler,
Bleues comme la nuit,
Les transformant une à une
En gouttelettes d'encre.
S'en abreuvant, elle s'était métamorphosée,
Prenant langoureusement les traits d'une femme,
Griffonneuse de rêves, érotiques :
Elle en voulait étourdir sa maman
Afin de la réconcilier avec sa féminité.

Elle avait promis d'être elle,
Libre comme l'air,
De ne point se laisser dominer ou entraver.
Suppliée de bien prendre soin d'elle,
Elle s'était engagée à ne jamais se laisser flagorner par les beaux-parleurs,
A dire non lorsqu'il le faudrait,
Lorsqu'elle le désirerait,
A se faire respecter
Parce qu'elle le méritait.

Puis elle s'était envolée,
Portée par les vents
Avec, pour tout bagage, une simple plume.

Toutes les cartes étaient rangées dans ses manches :
Elle était dotée d'atouts plaisants,
Sa plume était aiguisée
Et avait été testée sur un volontaire charmant
Qui en redemandait !
Elle pouvait s'élancer à la conquête du monde,
Pour y collecter des images fugaces d'enlacements,
Des instantanés de baisers,
Des impressions charnelles...
Elle se faufilerait dans les maisonnées,
Les arrière-cours,
Les chambres de bonnes,
Les cages d'ascenseur, ...,
Tout lieu où l'on se pouvait adonner aux plaisirs de l'amour,
Légitimement ou non.
Et la nuit, lorsque les corps se reposeraient,
Éreintés de sensualité,
Elle courrait sur le papier
Narrant les sentiments,
La fougue des embrasements,
Que sa maman ose à son tour accepter ses impulsions...

Il y avait tout de même un souci,
Elle le comprit bien vite,
Mais il était trop tard déjà...
Puisqu'elle n'était ni d'os ni de chairs,
Que de cœur l'on n'entendait nulle pulsation en son sein,
Serait-elle privée à tout jamais des transports qu'elle s'évertuait à décrire ?
Nul ne s'enticherait donc d'elle,
Ne la prendrait même dans ses bras
Lorsque seule, ou triste, ou effrayée elle se sentirait ?
Et si d'aventure elle s'éprenait malgré tout d'une autre plume,
Qu'adviendrait-il d'elle ?
Ne pourrait-elle contre elle se blottir,
Au moins ressentir une bouffée de chaleur ?

Nul n'avait pris le temps
D'y songer,
De réparer l'oubli...

Soudain sa venue au monde lui semblait cruelle :
On lui avait donné un semblant de vie
Lui en ôtant par avance tout le sel !
Oh, certes, elle ne craindrait pas les chagrins d'amour
Sans doute devait-elle s'estimer heureuse !

Elle était seule,
Égarée dans les méandres des chimères d'un oiseau...

Condamnée à parler d'amour,
Sans en connaître la saveur...

 
Pauvre mec !
Écrit par Plume Légère   
Lundi, 18 Janvier 2010 19:41

C'était le matin.
La maisonnée commençait tout juste à s'éveiller :
Elle devinait sa mère dans la cuisine,
Le père à ses côtés ;
Dans la chambre mitoyenne,
Les frères sommeillaient encore.

Elle pensa au jeune homme
Etendu sur un matelas à ses pieds.

L'aimait-elle ?
Elle n'en était plus sûre,
Du tout,
Mais n'osait encore se l'avouer.
Depuis bientôt trois mois ils se voyaient
Et déjà il ne présentait plus le même attrait :
Ils n'avaient en fait pas grand-chose en commun.

Mais il était arrivé la veille
Et il n'y avait nul autre endroit où le faire dormir...

Elle continuait de somnoler,
Laissant vagabonder ses pensées.
Elle rêvait, fleur bleue irrémédiablement romantique,
Au Prince Charmant,
Le vrai.
Oh, elle n'était pas dupe,
Elle savait bien qu'il serait affublé de quelque défaut !
Mais elle espérait un grand amour,
Etre un jour courtisée
Et follement aimée.
Elle s'inventait des histoires
De couple uni autour duquel caracoleraient trois joyeux lutins...

Il est dans son lit.
Elle ne l'a entendu y grimper,
Sans doute s'est-elle assoupie.
Elle lui demande de descendre,
De la laisser tranquille.
Sa main déjà est passée
Sous sa chemise de nuit :
Elle la repousse.
Il est opiniâtre
Et revient à la charge, les doigts sur son bas-ventre.
Elle se tortille pour se dégager.

Elle adorait Michel Polnareff,
Il ne le savait que trop bien.
Elle songeait parfois, les joues rosies,
Qu'un jour, peut-être,
Un homme l'aimerait et oserait lui murmurer de tels mots,
"Moi je veux faire l'amour avec toi" !,
Qu'il pourrait avoir pour elle de tels désirs
Et les lui dire sans détours...

Alignant à peine trois mots de français,
Il savait pourtant chanter ceux-là en boucle.
Elle ne supportait plus cette mélodie,
Elle l'abhorrait même en vérité,
Dans sa bouche à lui,
Car il était clair pour elle
Que ce n'était pas à lui qu'elle se donnerait...

Il chantonne à son oreille.
Elle rit encore, fredonnant sa réponse, négative.
Il s'enhardit,
S'affalant sur son corps.
Elle prend soudain peur.
Non.
Non...
Non !

Elle ne peut trop fort parler,
Ne veut effrayer ses petits frères de l'autre côté de la cloison,
Ne veut voir entrer ses parents :
Elle ne peut se montrer à aucun d'eux dans cette tenue,
La robe de nuit relevée au-dessus de la taille,
Aucun sous-vêtement ne cachant son intimité !

Que faire ?

NON, NON, NON, NON, NON, NON, NON, NON...

...

Elle ne parvient pas à le repousser,
Lui pourtant gringalet.
Elle a si peur,
Si honte.
Elle ne parvient plus à lutter.

Non.

Que nul n'entende !

Elle sent son sexe,
Immonde, froid, inquisiteur.
Il lui écarte violemment les cuisses.

Elle pleure.
Non.
Même si elle ne prononce plus ce mot,
Son visage roule de droite à gauche,
Puis de gauche à droite,
Sans discontinuer.

Il la pénètre,
Quelques secondes,
A peine :
Il a déjà éjaculé.

Elle est salie,
Les draps sous elle sont maculés.

Elle ne peut bouger,
Tétanisée de terreur, de dégoût, de honte.

Il rit.

Aujourd'hui encore,
Elle entend résonner ce rire...



Lorsqu'elle a pu se relever,
Elle a essuyé ses larmes d'un geste rageur,
L'a giflé,
Puis s'est dirigée vers la salle de bains.
Elle y a croisé sa maman,
Lui a juste dit, en baissant les yeux,
Qu'elle avait besoin d'un gant de toilette.
Elle a couru frotter ses draps,
Ne s'apercevant pas tout de suite du liquide qui coulait le long de sa jambe.
Elle n'osait regarder.
Sans doute saignait-elle,
L'hymen déchiré ?
Non, rien de cela.
Juste des spermatozoïdes
Qui s'échappaient.

Ce n'est que plus tard que des questions l'ont harcelée :
Pouvait-elle avoir été contaminée ?
Elle ne le connaissait presque pas.
Et... N'arrive-t-il jamais qu'un viol fasse d'une enfant une maman ?

Une question elle a par contre très vite éludée :
Porter plainte ?
Que tout le monde le sache,
En souffre ?
Non, non, non.

Qu'elle le garde en elle,
Qu'elle l'enterre,
Au moins pour le moment...





Oh... Et rassurez-vous néanmoins pour la chanson !
Elle l'écoute désormais à nouveau,
Des frissons lui parcourant la peau,
Lorsqu'on la lui susurre à l'oreille...

 

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Collection du musée du Quai Branly

 
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